« Il ne faut pas s'écouter. »
Cette phrase a bercé mon enfance et mon adolescence. On la disait comme on rappelle de mettre un pull : pour notre bien.
Il y a quelque temps, au cours d'une balade avec une proche, je l'ai entendue de nouveau. Il ne fallait pas s'écouter, m'expliquait-elle, et une « grosse vache » comme elle devait se bouger. C'est d'elle-même qu'elle parlait.
J'ai été choquée. Pas par la phrase, que je connaissais par cœur, mais par la dureté avec laquelle elle se parlait, si naturellement.
Et je me suis demandé combien de fois, moi aussi, je m'étais parlé ainsi sans même m'entendre.
Le temps des injonctions
Quand on devient jeune adulte, on reçoit une liste invisible. Réussir ses études, trouver le bon travail, être en forme, souriante, disponible, avoir une vie bien rangée,...
Alors on essaie de cocher toutes les cases.
Puis la vie s'en mêle. Les aléas, les changements de route, la fatigue. Suivre la liste devient de moins en moins possible. Et au lieu de remettre la liste en question, on se remet en question, soi. On s'autoflagelle, comme si tout cela n'était qu'un manque de volonté.
Et puis un jour, on lâche.
Pour moi, ce jour est arrivé doucement, à force de développement personnel. Il a fallu justement apprendre à m'écouter pour entendre enfin comment je me parlais. Et je me parlais durement.
Un mot qui veut du bien
Bienveillance.
Définition : disposition favorable à l'égard de quelqu'un
Dictionnaire Le Robert
Le mot vient du latin bene volens : celui qui veut du bien.
Ce « quelqu'un », on l'imagine toujours à l'extérieur. Un ami, un enfant, un collègue qui traverse une mauvaise passe. Pour eux, on trouve sans peine les mots doux et la patience.
Pour soi, c'est une autre histoire.

Quand on passe en mode survie
Il y a des moments de vie où l'on est mis à rude épreuve. La fatigue s'installe, dans le corps et dans le moral. Peu à peu, on passe en mode survie, et nos réactions deviennent plus vives, plus primitives. En tout cas, c'est ce que je vis.
Ces parts de nous, on les déteste. On n'a pas envie d'être comme ça. Alors on se juge, encore.
Pourtant, la nature ne juge pas. Elle repose sur l'équilibre. Il n'y a ni bon ni mauvais, seulement ce qui est. Classer une chose en positif ou en négatif, c'est un regard que nous posons. Ce regard a son utilité : il nous renseigne sur ce qui nous convient ou non, et nous aide à retrouver l'équilibre qui nous va. Mais il ne nous définit pas.
J'ai dû apprendre à repérer ces états de survie. À comprendre que, ce jour-là, avec cette fatigue là, je ne pouvais pas faire mieux.
Et à me pardonner. À accepter.

L'ange et le démon
Aujourd'hui, j'aime écouter les voix à l'intérieur.
Vous connaissez sans doute la scène des dessins animés : un petit ange sur une épaule, un petit démon sur l'autre, et le personnage au milieu qui ne sait plus où donner de la tête. On n'en est pas si loin.
Certaines personnes donnent même un prénom à leurs voix intérieures, et s'en amusent. La critique s'appelle Ginette, elle râle à la moindre occasion (on a tous une Ginette). Le jour où elle recommence, on la reconnait plus facilement : tiens, Ginette est de sortie.
Nommer la voix qui nous sabote, c'est déjà prendre un peu de distance avec elle. Et souvent, ça fait sourire.
S'écouter, enfin
Il y a environ 2500 ans, Confucius plaçait déjà la bienveillance au centre de sa pensée. En chinois, on la nomme ren (仁). À un disciple qui lui demandait ce que c'était, il répondit simplement : aimer les hommes.
Les hommes, ce sont les autres. Mais nous en faisons partie aussi.
« Il ne faut pas s'écouter », disait la phrase de mon enfance. Je crois aujourd'hui l'inverse.
S'écouter, c'est remarquer la fatigue avant qu'elle ne déborde. Se parler comme on parlerait à une amie. Se pardonner un faux pas sans en faire un procès. Se vouloir du bien.
Amenons de la générosité, de l'engagement, et veillons sur nous avec autant d'amour que possible.
Et vous, comment vous parlez-vous ?
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