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  • Quel ancêtre avons-nous envie de devenir ?

    Le souffle d’une génération, et la question qu’il nous pose
    22 octobre 2026 par
    Quel ancêtre avons-nous envie de devenir ?
    Berenice Lubin
    | Aucun commentaire pour l'instant

    Une jeunesse dans la rue

    Il y a des saisons où le monde entier semble respirer au même rythme. Depuis la fin septembre, les lycéen.ne.s et les étudiant.e.s descendent dans la rue presque chaque jour. En France, des centaines de lycées ont été bloqués. En Belgique et au Chili, ce sont les mêmes cortèges pour l'école, les mêmes visages, de 14 à 20 ans. En Inde, depuis l'été, des dizaines de milliers de jeunes réclament des examens justes et du travail. En Espagne, c'est la crise du logement qui remplit les rues, depuis l'expulsion d'une retraitée de 87 ans devenue un symbole. Au Brésil, des étudiant.e.s marchent à l'approche du second tour de l'élection présidentielle, pour peser sur le choix de leur futur gouvernement.

    Leurs demandes sont concrètes : des bâtiments où l'on peut étudier sans craindre pour le plafond, des professeurs en nombre suffisant, la fin de Parcoursup. Étudier dans la dignité et avec l'égalité des chances, en somme. Et ils ne sont pas seuls : des professeurs ont été parmi les premiers à cesser le travail, et des parents marchent à leurs côtés. Je ne suis pas là pour trancher chacun de ces débats.

    Oui mais… quand je les regarde, j'entends autre chose derrière les slogans. Une soif. Celle d'avoir un avenir.

    Un regard venu d'Argentine m'a frappée cette semaine. Dans la revue Anfibia, traduite par Courrier international, des sociologues remarquent qu'à la différence de 1968, 1986 ou 2005, cette génération ne se bat pas contre une réforme précise. Il n'y a pas d'ennemi bien identifié. Il y a un problème de fond : une incertitude à la fois économique et existentielle, et le sentiment qu'une promesse a été rompue, celle d'une école qui construit l'avenir.

    Une génération qui a grandi dans la tempête

    Faisons le compte. Une jeune qui a 18 ans aujourd'hui est née en 2008, l'année de la crise financière. Elle avait 11 ans quand le Covid a fermé les écoles. Ceux qui manifestent à 14 ans, eux, en avaient 8. Depuis, il y a eu les guerres aux portes de l'Europe et ailleurs, les tremblements de terre, et depuis la rentrée des coulées de boue au Népal qui ont emporté des centaines de vies. Et puis cet été, la canicule de trop : l'été le plus chaud jamais mesuré en France, des sols plus secs que jamais. Comme l'annonce d'un avenir aride.

    Il y a une chanson qui me revient souvent ces jours-ci : Respire, de Mickey 3D. Elle est sortie en 2003, quand ces jeunes n'étaient pas encore nés. Un adulte y parle à un enfant de la planète qu'on est en train de lui laisser. À l'époque, ça sonnait comme un avertissement.



    Aujourd'hui, ce sont les enfants qui répondent.

    Ils répondent depuis longtemps, d'ailleurs. En 1992, au Sommet de la Terre de Rio, Severn Cullis-Suzuki, 12 ans, montait à la tribune pour demander aux adultes de changer leur façon de faire. En 2018, Greta Thunberg, 15 ans, s'asseyait seule devant le Parlement suédois avec sa pancarte de grève pour le climat. Plus de trente ans de mémoire, et toujours la même scène : des jeunes qui s'adressent aux vieux croûtons.


    Severn Cullis-Suzuki

    Severn Cullis-Suzuki


    Greta Thunberg

    Greta Thunberg

    Alors je me pose la question. Allons-nous devenir, nous aussi, ces vieux croûtons? Ceux qui n'écoutent plus la jeunesse, qui haussent les épaules en disant « ça leur passera »? Sommes-nous à ce point désabusé.e.s? Nous aussi, nous avons essayé : trier, signer des pétitions, marcher pour la paix, pour l'égalité, pour la liberté d'expression,... Et si, au fond, nous non plus ne voulions pas de cet avenir, pour nous? Beaucoup de millénials hésitent aujourd'hui à faire des enfants, et la peur de ce monde-là en fait partie.

    Dans Respire, Mickey 3D joue aussi avec cette image des yeux :

    « Et tes petits enfants, ils n'auront plus qu'un œil

    En plein milieu du front, ils te demanderont

    Pourquoi toi, t'en as deux, tu passeras pour un con »

    Elle me fait penser à une nouvelle de H.G. Wells, Le Pays des aveugles. Un alpiniste tombe dans une vallée coupée du monde, où tout le monde est aveugle depuis des générations. Il croit qu'il va y être roi. Au contraire : ses yeux sont pris pour une maladie qui lui fait dire n'importe quoi, et pour être accepté, on lui demande de s'en séparer. Celui qui voit devient celui qu'il faut soigner.

    Allons-nous, à notre tour, demander à notre jeunesse de fermer les yeux? Ou accepter qu'elle voie peut-être ce que nous ne voyons plus?

    L'automne, saison du souffle

    En médecine chinoise, l'automne est la saison du Métal et du Poumon. Le Poumon gouverne le souffle : il accueille ce qui vient de l'extérieur, garde ce qui nourrit et rejette ce qui ne sert plus. C'est aussi lui qui donne de la force à la voix. Il veille sur la peau, notre frontière avec le monde, et sur l'énergie défensive qui nous protège.

    Son émotion est la tristesse. Celle de ce qui se termine, des feuilles qui tombent. Et peut-être aujourd'hui celle d'un monde que nous connaissions, et qui ne pourra plus fonctionner comme avant. La planète suit désormais sa propre route, et ce que nous avons mis en mouvement nous dépasse. Face à elle, nous redevenons ce que nous avons toujours été : de petits êtres humains. Quand cette tristesse ne trouve pas d'espace, la tradition dit que la poitrine se serre et que le souffle se raccourcit.

    Le Métal, lui, parle de valeur. De ce qui est précieux. De ce qui reste quand on a tout trié. Dans certaines lectures des cinq éléments, il est aussi lié à l'héritage, à ce que nous recevons de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Et cet héritage, en France, nous le connaissons bien. La Révolution de 1789, Mai 68 parti des universités, les étudiant.e.s de 1986, la jeunesse contre le CPE en 2006,... Nos ancêtres ont laissé une empreinte en nous. Leurs combats continuent de vivre dans nos gestes, parfois sans que nous en ayons conscience. Ce qu'ils réclamaient, au fond, se ressemble d'une génération à l'autre : le droit d'avoir un avenir. Et il n'y a rien de plus humain.

    Cela dit, tout ne se compare pas. J'ai entendu Vincent Lindon le dire en interview ces jours-ci, et sa remarque m'a fait réfléchir. Pour lui, on ne peut pas mettre Mai 68 et aujourd'hui sur le même plan. En 68, la jeunesse se révoltait contre l'abondance, contre la société de consommation. En 2026, c'est l'inverse : la révolte part du manque. Et pourtant, il racontait avoir vu dans un lycée favorisé cette banderole : « On est privilégiés et on veut partager. » À cet âge-là. Nous ne sommes plus en mai, nous sommes en octobre. Et l'automne, justement, c'est la saison où l'on fait avec ce qui reste.

    Dans ce même article de Anfibia, une formule m'est restée : ces jeunes ne mobilisent « que leur corps et leur voix ». Le corps et la voix. C'est tout le territoire du Poumon.

    Alors quand une génération entière descend dans la rue pour se faire entendre, je ne peux pas m'empêcher d'y voir un grand Poumon collectif qui cherche de l'air. Pour crier, il faut d'abord inspirer.

    Et nous, quel ancêtre avons-nous envie de devenir ?

    Cette question, elle m'est venue en préparant notre prochain atelier. J'en rédigeais le programme, et l'actualité est venue s'inviter entre les lignes. Alors voilà, je vous partage où elle m'a menée.

    Ces jeunes nous posent une question sans la formuler : qu'est-ce que vous nous laissez ? Et un jour, ce seront eux les ancêtres. Nous aussi, d'ailleurs. Pas forcément ceux des livres d'histoire. La grand-mère qui gardait les graines du jardin, l'oncle qui racontait toujours la même blague, celle qui a osé partir et tout recommencer… ce sont aussi des ancêtres.

    Dans cette même interview, Vincent Lindon rappelait une scène des Misérables. Jean Valjean vole l'argenterie de l'abbé Myriel, qui l'avait pourtant accueilli pour la nuit. Les gendarmes le ramènent, et l'abbé leur répond qu'il ne l'a pas volée : il la lui avait donnée. C'est ce geste qui change Valjean. Pour lui, on ne change pas les autres en leur disant quoi faire. On les change parce qu'ils ont été témoins de quelque chose qui les a touchés, et ils choisissent leur camp tout seuls.

    Peut-être que c'est ça, devenir un ancêtre. Pas laisser des consignes, mais laisser des gestes. Être un passeur.

    L'automne est un bon moment pour faire le tri. Qu'avons-nous reçu? Des savoirs, des recettes, des valeurs, et quelques blessures aussi. Que voulons-nous garder? Que pouvons-nous laisser être, sans le porter plus loin? Et que voulons-nous transmettre, nous, à ceux qui viennent?

    Et ce tri ne se fait pas seulement à l'échelle d'une famille. Un pays aussi a son héritage. Il y a ce qui fonctionne toujours et nous porte : l'école ouverte à tou.te.s, la Sécurité sociale, nos libertés,... Et il y a ce qui a fonctionné pendant un temps, qui nous a construits, et qui ne répond plus au monde d'aujourd'hui. Là aussi, nous aimerions pouvoir faire le tri. Garder ce qui nous tient debout, laisser être ce qui ne nous fait plus respirer. En espérant que ceux qui nous gouvernent prennent le temps d'écouter.

    Je n'ai évidemment pas de réponse magique. Pour moi, c'est une question qui se respire plus qu'elle ne se résout. On inspire ce qu'on a reçu. On expire ce qui ne nous appartient plus. Et dans l'espace entre les deux, on choisit qui l'on veut devenir.

    Ce choix nous appartient. Nous sommes les héros et les héroïnes de notre propre histoire, à nous d'en être acteurs. À nous de mettre en lumière les schémas qui se répètent, ceux que nous avons reçus sans les choisir, pour sortir du mode robot. Chaque fois que l'un de nous prend conscience d'un schéma, c'est un peu de conscience collective qui s'allume.

    Ces questions, je les laisse infuser en moi cet automne. Je vous les confie aussi, si elles vous parlent.

    C'est tout le fil de notre prochain Rendez-vous des Saisons avec Madeleine Leveque, consacré à l'automne et au Poumon : Accueillir la Tristesse et Reprendre son Souffle, le 31 Octobre 2026. Nous y prendrons le temps de faire ce tri ensemble, entre médecine chinoise et psychologie, autour d'un goûter. 

    Je réserve ma place à l’atelier

    Un souffle à la fois.



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